27
Après avoir rafistolé Auger, le cyberserpent se contorsionna pour la transporter dans le compartiment passager du module démantibulé et l’allonger sur la couchette gauche. Sanglé dans le fauteuil de droite, Floyd poursuivait sa conversation avec Skellsgard. Contrairement à son aspect extérieur, l’intérieur du module avait l’air en bon état. Les sièges étaient de grosses masses lourdingues de matériau noir, rembourré, avec d’énormes ceintures croisées, à boucles, et des appuis-tête munis d’oreillettes sur les côtés. Devant chaque siège se trouvait un système compliqué de commandes et d’écrans rabattables à l’air mastoc et robuste. Sur les parois latérales s’ouvraient de petites vitres elles aussi entourées par des batteries de commandes, de voyants et d’écrans. Derrière les sièges capitonnés, une coursive très étroite menait à une zone d’entreposage divisée en casiers, à un cabinet de toilette et à un réduit encore plus exigu destiné à la cuisine et aux soins médicaux, à en juger par la croix rouge qui ornait un coffret blanc boulonné au mur. Le reste du vaisseau n’était pas accessible depuis le compartiment passager, et devait être réservé aux machines et au carburant, ou à tout ce qui était nécessaire à son fonctionnement. Des pompes et des générateurs bourdonnaient et hoquetaient, des mécanismes invisibles émettaient occasionnellement un chtonk ou un autre bruit métallique.
— Que vous a dit Auger ? demanda Skellsgard.
— Vraiment pas grand-chose.
— Où vous a-t-elle dit que le module devait l’emmener ?
— Elle ne m’a rien dit.
Ce qui parut amuser considérablement l’autre femme.
— Hm. Alors, que croyez-vous ?
— Je pense que nous allons faire un voyage dans une sorte de tunnel souterrain. Nous allons peut-être ressortir dans l’Atlantique et effectuer la suite du trajet en sous-marin. À moins que nous ne soyons accueillis par un escadron de cochons volants…
— Quelque chose me dit que vous n’y croyez pas vraiment.
— Vous allez dire que je suis un pinailleur, répondit Floyd. Mais je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que vous parliez de Mars et de la Terre, tout à l’heure.
— C’étaient des noms de code, espèce d’idiot.
— Forcément.
— D’accord. Vous allez m’écouter, et m’écouter attentivement. Voilà ce que vous avez absolument besoin de savoir, puisque Auger est HS. Vous allez passer une trentaine d’heures à peu près dans cet appareil. Ça va secouer. À quel point ? Ça dépendra de votre bonne étoile, et de la qualité du coup de pied que le robot vous donnera au départ. Mais si j’étais vous, je n’irais pas trop souvent à l’avant.
— J’ai la vessie faible.
— Parlez à Floyd des commandes manuelles, dit Auger.
— Floyd, dit Skellsgard, vous allez abaisser la console de commandes qui est devant vous jusqu’à ce que vous entendiez un déclic.
— C’est fait, annonça Floyd.
— Prenez le joystick dans la main. La manette. Vous la voyez ? Bien. L’écran de droite devrait afficher une grille d’énergie de contrainte, vert sur rouge. Vous la voyez ?
Floyd effectua les manœuvres qu’elle lui dictait.
— Je vois un tableau, dit-il. Mais je vois aussi beaucoup d’autres choses…
— Vous avez l’œil. Maintenant, vous voyez le marqueur bleu en forme de losange entre les deux crochets jaunes ?
— Je vois plusieurs losanges.
— Déplacez la manette latéralement. L’icône qui se déplace est celle qui vous intéresse. Ignorez les marqueurs fixes pour le moment et ne vous occupez pas des petits nombres.
— La grille change. C’est comme si elle était tracée sur du caramel chaud et que je promenais une cuillère dedans.
— C’est l’idée. Maintenant, soulevez l’opercule rouge, au bout de la manette, et mettez le pouce sur le, euh, le coussinet de droite. Droite, hein, pas gauche. Vous le sentez ? Appuyez doucement et dites-moi ce qui arrive à la grille.
— La grille se déplace. Tout bouge, ça glisse vers la gauche.
— Voilà, c’est ça. Ce que vous voyez est une représentation schématique de la géométrie du tunnel sur l’avant du vaisseau, à une micro-seconde-lumière environ en aval de l’embouchure. Le système vous montre une image prévisionnelle de votre dérive basée sur cette géométrie.
Floyd ouvrit la bouche pour dire quelque chose, mais Skellsgard le devança :
— Inutile de farcir votre jolie petite tête de tous ces détails. Tout ce que vous avez besoin de savoir, c’est que la géométrie n’est pas stable, et si nous laissons le vaisseau voguer tout seul, il n’arrêtera pas de se cogner le nez sur les côtés du tunnel. Vous devez éviter ça, parce que, à proximité des parois, les tensions de marée croissent de façon exponentielle. Les arêtes de guidage du vaisseau peuvent absorber des impacts occasionnels, mais d’après les données télémétriques qui me parviennent elles en ont déjà encaissé pas mal, sinon trop, à l’aller. Le blindage de la coque a l’air pas mal froissé, lui aussi.
— La télémétrie ne ment pas, dit Auger. Je ne suis pas sûre que le module tienne le coup, même sans accroissement des tensions…
— Ici, tout le monde croise les doigts, fit Skellsgard d’une voix soudain assourdie et professionnelle, ou peut-être résignée à l’inéluctable. Ce qui est important, c’est que les rustines informatiques que nous vous avons téléchargées devraient remplir leur office, même avec le changement de géométrie, et vous ne serez pas obligé de piloter le module tout du long.
— Tant mieux, dit Floyd. Je ne pense pas que j’y arriverais pendant trente heures d’affilée.
— Mais le pilote automatique ne peut pas tout faire. Il faudra que vous repreniez les commandes de temps à autre. Les simulations que nous avons effectuées montrent que le système de guidage ne gère pas très bien les changements abrupts de géométrie du tunnel, surtout quand les angles de cisaillement dépassent les sept cent vingt degrés.
— « Ne gère pas très bien » ? releva Floyd.
— Il se crashe.
— Le vaisseau se crashe ?
— Le logiciel.
— Le quoi ?
— Elle veut dire que le système de guidage risque de cesser de fonctionner sans préavis, traduisit Auger.
— Je pourrai le remettre en marche ?
— Oui, répondit Skellsgard. Il faudra que vous rebootiez immédiatement. C’est la partie facile – Auger vous montrera comment faire. Ce qui est plus compliqué, c’est que vous devrez remettre le module sur sa trajectoire avant qu’il ne racle les parois du tunnel.
— Ça ne me dit rien qui vaille. Et quel genre d’angle dépasse sept cent vingt degrés, de toute façon ?
— Le genre qui vous donnerait des maux de tête, alors n’y pensez même pas.
Floyd joua avec la manette, pour l’avoir bien en main.
— De combien de temps disposerai-je pour ramener la capsule dans l’axe avant qu’elle ne racle les parois ?
— Ça dépend. Dix, peut-être quinze secondes. Ça devrait vous suffire pour reprendre la barre et rectifier la trajectoire. Si le système de guidage lâche, une alarme sonore vous avertira que vous êtes sur le point de devenir une flaque grumeleuse sur la paroi du tunnel.
— Il y a autre chose que j’ai besoin de savoir ?
— Rien que des détails qui prendraient une vie entière, alors on va laisser tomber. Gardez l’œil sur la grille et essayez d’anticiper les gradients de dérive avant qu’ils ne deviennent irrattrapables. Vous devriez voir bouger les lignes de la grille. Le temps de réaction du module est long, alors essayez de contrôler vos impulsions, qu’elles restent de faible amplitude, afin de lui laisser le temps de réagir avant d’effectuer une autre correction.
— Ah, là, vous parlez une langue que je peux presque comprendre.
— Vous avez déjà volé dans des appareils transatmosphériques ?
— Je ne crois pas, fit Floyd.
— Il était pilote de chalutier, dans une autre vie, dit Auger. Et avant ça je crois qu’il conduisait des barges ou je ne sais quoi. Des genres de bateaux.
— Ces barges avaient-elles un bon rayon de braquage ? demanda Skellsgard.
— Non, répondit Floyd. En réalité, il leur fallait près d’un mille nautique pour ralentir. Et il fallait anticiper toutes les courbes de la rivière bien longtemps avant de les voir.
— C’est exactement ça, fit Skellsgard avec un hochement de tête approbateur. Vous n’avez qu’à vous dire que ce module est une énorme vieille barge, aux caractéristiques un peu inhabituelles, et le tunnel des rives que vous n’avez absolument pas envie de raboter. Vous pouvez vous fourrer ça dans la tête ?
— Je peux essayer, acquiesça Floyd.
— Alors, peut-être que vous arriverez à ramener ce bébé en un seul morceau, tout compte fait.
Floyd haussa les épaules, laissant la manette revenir à sa position d’équilibre. Skellsgard faisait un gros effort pour se montrer optimiste, mais son entrain apparaissait pour ce qu’il était. De pure forme.
— Dites, commença Floyd, vous pourriez peut-être nous guider jusqu’à notre destination ? Vous savez, comme ces aiguilleurs du ciel qui aident un pauvre pékin à poser un avion quand le pilote a fait une crise cardiaque ?
— On perd le lien dès qu’il y a un module dans le tunnel, répondit Auger. Le contact sera rompu jusqu’à ce que nous arrivions à l’autre bout.
— Mais je serai là, dit Skellsgard. Je ne pourrai pas vous parler, mais je pourrai encore monitorer les conditions du lien. Je doute qu’aucun de nous dorme beaucoup au cours des trente prochaines heures.
— Ne vous en faites pas pour nous, dit Auger. Nous rentrerons sains et saufs. Tâchez seulement d’avoir l’œil vif et l’esprit clair quand on jaillira de l’autre côté. J’aurai besoin d’un autre module prêt à repartir immédiatement, et d’un robot pour le piloter.
— Je croyais avoir entendu dire que vous aviez besoin de soins médicaux…
— Je ne parle pas de moi. Floyd ne pourra pas rester avec nous, de l’autre côté. Il faudra le renvoyer à Paris.
Skellsgard hocha la tête.
— Ouais, tâchons de limiter les dégâts, hein ?
— Absolument. Je suis très favorable à ce principe, acquiesça Auger.
— Moi aussi, dit Floyd. Mais pourquoi est-ce que j’ai l’impression d’être les dégâts ?
— Skellsgard, reprit Auger, je crois savoir pourquoi Susan devait mourir. La chose qu’ils construisaient en Allemagne… je pense que c’étaient les pièces d’une antenne résonante de détection d’ondes gravifiques.
— Hmm, fit Skellsgard en fronçant les sourcils. Vous pourriez m’en dire un peu plus ?
— Trois sphères réparties en trois endroits différents en Europe, portées à une température proche du zéro absolu et disposées afin de vibrer si des ondes gravifiques les traversent.
— Trois, vous dites ?
— Une à Berlin, une à Milan et une à Paris. Je pense qu’ils en utilisent trois pour filtrer le bruit de fond : tout signal enregistré par les trois aurait de bonnes chances d’être significatif.
— Sans compter que trois permettraient en plus d’avoir une indication de direction, s’ils disposaient d’horloges assez précises sur les trois sites.
— Peut-être qu’ils en ont aussi.
— Quand même, Auger, c’est délicat. Pour espérer en tirer quoi que ce soit d’utile, il faudrait suspendre ces choses dans le vide et y greffer des amplificateurs acoustiques plutôt sensibles…
— Mais c’est à la portée de la technologie de T2, à l’aide de quelques perfectionnements. Beaucoup plus facile que de construire une sorte d’interféromètre à laser ou un détecteur de masse en orbite, alors que personne n’a encore inventé le laser ou les satellites artificiels, ici.
— Ça, je vous l’accorde. Vous connaissez Weber ? Un contemporain de T2. Il a construit un détecteur de pression qui utilise un bout d’aluminium solide à température ambiante. Même principe de base.
— Et ça a marché ?
— Pas vraiment. Il manquait de sensibilité. Mais le principe était bon, et il a ouvert la voie aux détecteurs à résonance qui fonctionnaient à très basses températures, une cinquantaine d’années plus tard.
— Là, quelqu’un a dû brûler les étapes, dit Auger. Ils en ont construit un, et peut-être même qu’ils l’ont fait marcher.
— Qui aurait pu faire ça, à votre avis ?
— Les Slashers. Ceux-là même qui ont dû réussir à passer lors de l’occupation de Phobos. Tout du moins, ils sont dans le coup.
— Mais pourquoi ? Quel intérêt ? On peut se livrer à toute l’astronomie gravitationnelle qu’on veut depuis les parages de la vraie Terre…
— Ce n’est pas une question d’astronomie, dit Auger. Je pense que c’est un problème de triangulation.
— Là, Auger, je suis perdue.
— Réfléchissez. La coque de l’OVA est étanche aux radiations électromagnétiques, ce qui veut dire qu’ils n’ont aucun moyen de déterminer sa véritable localisation dans la galaxie. Alors que la gravité, elle, passe à travers. D’accord, les neutrinos aussi, mais construire un détecteur de neutrinos directionnel est au moins aussi compliqué que de construire une antenne à onde gravifique directionnelle, et beaucoup plus difficile à dissimuler au public.
— Mais pourquoi… Oh, je vois ! On installe le système et on commence à chercher les sources d’ondes gravifiques connues. Les dérivées binaires à haute fréquence : les dégénérées jumelles qui ont entamé une spirale mortelle, ce genre de choses…
— Oui, dit Auger. On relève leurs fréquences de résonance – qui sont aussi uniques que des empreintes digitales. On mesure leur puissance, et à l’aide des trois sphères on peut calculer leur direction d’origine. On n’a plus qu’à additionner les éléments, à triturer quelques données, et on a…
— Les coordonnées physiques de l’OVA, souffla Skellsgard.
— Ils les ont peut-être déjà, à l’heure qu’il est, dit Auger.
— Mais pourquoi, encore une fois ? À quoi bon se donner cette peine ?
— Pour savoir, répondit Auger. De l’extérieur.
— Bon sang ! s’exclama Skellsgard. Mais pour en faire quoi, de ces informations ?
— C’est ça qui m’inquiète. Écoutez, ça ne veut peut-être rien dire, mais Susan a écrit « Pluie d’Argent » dans l’une des cartes postales qu’elle avait l’intention d’envoyer à Caliskan.
Skellsgard ne répondit pas pendant quelques secondes. Puis :
— Oh putain ! Vous en êtes sûre ?
— Je pense qu’il pourrait s’agir d’une tentative pour l’injecter dans l’OVA. C’est une nano-arme, alors elle ne peut pas traverser la censure. Ce qui ne laisse qu’une option : trouver l’OVA et faire un trou dedans.
Skellsgard émit un soupir à travers ses lèvres pincées. Elle était à court de jurons, apparemment.
— Et à qui voulez-vous que j’aille le dire ? Vous avez dit vous-même que Susan ne savait plus très bien à qui se fier…
— Et je pense qu’elle avait raison. D’ailleurs, je prends un risque rien qu’en vous parlant. Maintenant, je vais prendre un autre risque et vous suggérer de transmettre cette information à Caliskan le plus vite possible.
— Je vais faire de mon mieux. Comme je vous disais, il y a des dysfonctionnements à ce bout-ci du tuyau.
— Je comprends. Faites de votre mieux. Vous pourriez peut-être aussi vérifier la vraisemblance de ma petite théorie. Peut-être que c’est une fausse piste. Peut-être que ça n’a rien à voir avec une antenne à ondes gravifiques.
— Je m’y mets tout de suite, répondit Skellsgard. Au moins, vous me fournissez un dérivatif au milieu de toutes ces mauvaises nouvelles.
— Heureuse de pouvoir faire ça pour vous.
— Prenez soin de vous, Auger. J’ai toujours une dette envers vous.
Une demi-heure plus tard, ils avaient armé le module et ils étaient prêts à partir. La nacelle avait fait pivoter le module de cent quatre-vingts degrés, et par les vitres de la cabine avant ils voyaient maintenant le puits vitreux qui partait de la bulle principale et s’enfonçait dans la paroi de la chambre. Au-delà du puits, les parois réfléchissantes comme des miroirs convergeaient non pas vers l’infini mais vers une sorte d’iris. Le robot était redescendu. Son corps nacré s’était coulé au-dehors avec des ondulations de chenille. Floyd ne le voyait plus, mais Auger lui assura qu’il s’occuperait des détails de leur départ et surveillerait plusieurs consoles en même temps.
— Skellsgard, dit Auger depuis sa couchette. Vous êtes encore en ligne ?
— Toujours là…
Sa voix se brisa momentanément en échardes crépitantes, leur donnant brièvement l’impression d’entendre des bouts de phrases dans le désordre.
— … mais je vous conseille de partir au plus vite. Les conditions commencent à se dégrader sérieusement.
— On ne devrait pas attendre que ça se tasse, plutôt ? demanda Auger.
— Vous serez relativement en sécurité quand vous aurez quitté l’embouchure.
— Bien reçu, répondit Auger. Robot, tu as calculé la séquence d’injection ?
La voix flûtée de la machine lui assura que tout était paré, ajoutant une phrase pour le moins sibylline :
— La stabilité de l’embouchure est optimale, sur le plan local.
— Vous êtes bien attaché, Floyd ?
— Je suis prêt.
— Ça risque de secouer. Préparez-vous. C’est bon, robot, dit-elle en haussant le ton. Injecte-nous dès que possible.
— Injection d’ici cinq secondes, répondit la machine.
Vers l’avant, l’iris s’ouvrit. Floyd plissa les yeux, aveuglé par la lumière intense, bouillonnante, qui coulait en schémas étranges, pareils à des lames de faucille, dans le puits tapissé de miroirs. Vers l’arrière du vaisseau, les sons mécaniques s’intensifièrent et il entendit une séquence de chocs sourds et de bruits métalliques, comme une énorme horloge qui s’apprêterait à sonner.
— Trois secondes, annonça le robot. Deux… un… Injection !
La colonne vertébrale de Floyd, déjà endolorie, envoya une vive protestation à son cerveau. Il avait l’impression qu’une famille de gorilles jouaient au xylophone sur ses vertèbres. Il s’apprêtait à dire quelque chose, à pousser un gémissement animal, d’ailleurs parfaitement inutile, puis il se rendit compte qu’il n’en avait pas la force.
Ses poumons étaient écrasés comme des soufflets. Les sangles du siège s’enfoncèrent dans sa tête et son cou, il sentit de la bave couler sur son menton. Sa vision s’assombrit autour d’un noyau central éblouissant.
Ils étaient partis.
Si vite qu’ils avaient déjà quitté la chambre. Ils avaient même traversé le puits de verre, la partie du boyau tapissée de miroirs, et fonçaient vers le centre de l’iris qui s’ouvrait sur une inimaginable fureur de lumière.
C’est alors que ça devint vraiment saccadé.
La pression qui l’enfonçait dans le dossier du siège avait diminué, et il éprouvait au creux de l’estomac une impression de légèreté quasi onirique, comme s’ils tombaient, sauf que le vaisseau roulait maintenant violemment d’un bord sur l’autre, chaque embardée accompagnée par un bruit de quincaillerie, de métal ravagé, qui le faisait grincer des dents. Floyd se dit que ça devait ressembler à ce que ça faisait de frôler un iceberg dans un cargo. Il imaginait des lambeaux de la coque du vaisseau volant dans l’enfer lumineux et s’y s’abîmant.
Il se dit qu’ils n’étaient très vraisemblablement plus dans un tunnel sous Paris. Ni même sous l’océan Atlantique.
— Je referme les boucliers, annonça Auger. La vue n’a pas grand intérêt. Encore moins dans dix heures.
Avec son bras intact, elle effleura une commande au-dessus de sa tête, et des paupières d’acier se refermèrent sur les hublots. Des lumières s’allumèrent, baignant l’intérieur d’une douce lueur dorée. Floyd regarda le schéma de la grille, la main prête à se refermer sur la manette de commande.
— Je vais piloter, pour le moment, dit Auger en prenant une commande similaire sur sa console. Regardez comment je fais.
— Écoutez, j’aurais vraiment des questions à vous poser…, commença Floyd.
— OK, dit Auger. Je suppose que vous l’avez bien mérité.
— Où ce tunnel nous emmène-t-il ?
— Sur Mars, répondit Auger. Et plus précisément vers Phobos, l’une des deux lunes naturelles de Mars.
— Ce n’était donc pas un nom de code, finalement…
— Non.
— C’est bien ce que je pensais. Après réflexion, je ne pense pas non plus que vous soyez une Martienne.
— Non, en effet.
— Mais vous ne venez pas du Dakota pour autant.
— Non. Le Dakota, c’était un mensonge. Cela dit, je viens bien des États-Unis. Mais pas ceux auxquels vous pensez, ajouta-t-elle avec un sourire crispé, même si on peut dire que ce sont des parents politiques éloignés.
— Et votre nom ?
— Ça au moins c’est vrai. Je m’appelle Verity Auger, et je suis une citoyenne des États-Unis de ProxyTerre. Je suis chercheuse auprès du Bureau des Antiquités. Je suis née en 2231, dans la communauté orbitale de Tanglewood. J’ai trente-cinq ans, je suis divorcée et j’ai deux enfants, que je ne vois pas aussi souvent que je devrais.
— Ce qui est bizarre, dit Floyd, c’est que je ne mets pas vos paroles en doute un seul instant. Je veux dire, quelle autre explication pourrait-il y avoir ?
— Je trouve que vous encaissez tout ça très calmement, dit-elle.
— Compte tenu de tout ce que j’ai vu, la seule possibilité, c’est que vous êtes une voyageuse dans le temps.
— Ah, fit Auger. C’est ça, le problème. Je veux dire, le voyage dans le temps est bien en cause, mais pas tout à fait comme vous le pensez. En réalité, vous avez à moitié raison. L’un des deux occupants de ce vaisseau est un voyageur dans le temps. Et ce n’est pas moi. Vous voulez que je continue ?
— J’avais pourtant cru, un instant, avoir compris, répondit Floyd.
— Une étape à la fois, répondit Auger.
Une alarme retentit sur la console de commande, et une douzaine de voyants rouges se mirent à clignoter. Auger se mordit la lèvre et poussa sa manette sur le côté. Floyd sentit que le vaisseau s’inclinait comme une voiture qui aurait heurté la glace et il éprouva une soudaine nausée.
— C’était… comment a-t-elle appelé ça ? Un crash ?
— Le logiciel vient de nous lâcher, oui, confirma Auger.
Elle fit basculer un ensemble d’interrupteurs, souleva un capot de verre et appuya sur un gros bouton rouge.
— C’est la séquence de rebootage, alors regardez bien.
— Nous venons de partir…
— Je sais, répondit-elle. Et nous avons encore une trentaine d’heures de ce manège devant nous. Le trajet de retour risque d’être beaucoup plus intéressant que je ne le pensais.